ma petite actualité

mais combien de temps

dure vraiment l'actualité

aujourd'hui est un nouveau jour de plus

Juste vous dire la joie qui est la mienne, de voir ce texte, LA VIE À L'USAGE, être publié par les Éditions Lanskine, et la belle rencontre que cela suppose avec Catherine Tourné, que je remercie du fond du coeur

et si vous avez envie d'entendre un extrait de ce texte, filmé par Antonio Catarino, c'est ci-dessous : 

https://www.youtube.com/watch?v=7Za8p-AUWic

 

et puis une chose encore, j'aimerais profiter de cette fenêtre ''actualité'' pour remercier ici Sabine Huynh, pour le très bel article qu'elle a écrit sur mon travail : 

https://diacritik.com/2016/07/18/manuel-daull-mots-mis-bout-a-bout-en-eaux-durassiennes/

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DES PETITES CHOSES, EN SOMME

N°1 Extrait de Phare, entre 2m Éditions

Extrait :

 

je me souviens de moi enfant
de ces moments de fascination et de découvertes du monde

je me souviens avoir été une petite fille aussi légère que le parfum des narcisses

aussi fragile aussi

légère, comme toujours ailleurs, parce que déjà en avance sur les saisons

avec cette fragilité de l’adaptation docile, autant à ce que mes parents

attentionnés parents

souhaitaient pour moi

qu’à la nature ici et au rapport ami que nous avions ensemble

j’étais cette petite fille toute en douceur que tout fascinait

une sorte de curiosité respectueuse dans mon rapport au monde,

à l’étonnement du monde

je me demandais
comment le ciel pouvait parfois être si bleu, d’où venait ce bleu

pourquoi y avait-il des jours avec nuages et des jours sans

comment les jours de nuages étaient accompagnés parfois d’ondées fines, si fines, comme de lourdes pluies d’orages, parfois encore juste du vent sans la pluie

j’avais cette vision de la pluie et du vent comme amants je crois,

avant même de connaître la signification de ce mot

je me demandais si les vagues de l’océan avaient une destination, surtout en marées descendantes, qui les attendais là-bas à l’horizon, une autre petite fille je tentais d’imaginer

l’horizon c’était en quelques sortes cette autre petite fille invisible,

si invisible qu’elle devait être au moins aussi légère que moi

j’imaginais alors que tout le monde l’était, chaque chose même

que c’était le point commun à tous les éléments du monde la légèreté

je me demandais en regardant les mouettes ce qui nous empêchait de voler et en pensant aux poissons et autres animaux marins ce qui nous interdisait de respirer l’eau de mer comme l’air

pourquoi mon père partait le matin pour ne rentrer que le soir pendant que ma mère ne quittait jamais ou presque la maison

pourquoi m’obligeait-on à passer autant de temps à l’école

où je n’apprenais rien en lien avec la vie qui m’entourait

pourquoi les autres enfants n’en avaient-ils pas conscience comme moi

qui avait cassé la roche en bordure d’océan pour que naissent les falaises

et s’était-il aidé d’un croquis pour dessiner les côtes que je connaissais

en existait-il d’autres que j’ignorais

je me demandais le soir en me couchant pourquoi j’étais une petite fille

et pas plutôt une fleur

j’aurais aimé être un narcisse, ou un iris, c’est comme la même couleur pour moi, la même chose

la même fleur pour moi, la même légèreté

je savais qui était mon père, qui était ma mère, mais je me demandais pourquoi ils étaient mes parents, qui l’avait décidé à ma place

j’oubliais constamment le nom des choses mais ce n’était pas gênant

quand je fermais les yeux le soir dans mon lit, je me demandais si tout ce que j’avais vu dans la journée existait vraiment ou encore si ce que je ne voyais plus continuais d’exister sans moi

ou bien moi, si j’existais vraiment, si j’étais bien cette petite fille que je voyais dans la glace le matin quand ma mère me démêlais les cheveux

je me demandais comment les bateaux flottaient sur l’eau et si il y avait vraiment quelque chose de l’autre côté de l’horizon

l’horizon même où se situait-il précisément,

j’avais beau voir le soleil s’y noyer chaque soir,

ça ne me disait pas où cela se passait

cela se passait-il alors

mon père avait lui aussi cette fascination pour la mer, de ne pas avoir été pécheur peut-être

le fait de rester planté en terre ici, il le vivait comme une anomalie

alors chaque fin de semaine il m’emmenait et me faisait partager ses explorations de l’autre territoire

je me souviens ainsi de la première fois que nous avons pris le bateau

pour nous rendre sur ce phare à l’horizon

je me souviens ne pas comprendre où nous allions

dans qu’elle traversée il m’embarquait, vers quelle destination

il me semble que jusqu’à ce que l’on accoste sur l’éperon rocheux

je ne l’avais jamais vu

même pendant toute la durée de la traversée, je ne le voyais pas

il était devant moi, ce phare, et je ne le voyais pas

il n’y avait rien d’autre pour poser ses yeux et je l’ignorais

à l’horizon de ma vie il n’y avait rien et d’un seul coup nous sommes entrés dans le phare

à l’intérieur

 

mon père connaissait les gardiens

ils nous ont fait visiter toutes les installations depuis les soubassements jusqu’à la lanterne

de la base élargie jusqu’à la lanterne l’escalier courait sur les murs

et plus nous montions plus j’avais l’impression que ma vie rétrécissait

à la lanterne, devant l’optique j’ai cru que nous étions au paradis

je suis sortie sur la galerie, j’ai vu l’océan vue de haut sous le ciel où nous étions, j’ai vu le ciel au loin toucher l’eau comme jamais et puis j’ai vu la terre, la côte, les falaises, le village

j’ai vu la terre vue de la mer en hauteur à deux doigts du ciel le bras levé,

la terre comme jamais je ne l’avais vue, et j’ai vue la vie qui m’attendait

autant le paysage que le territoire de ma vie limitée à terre

par ce que je découvrais
tout a dégringolé dans ma tête
j’avais encore le souffle court, les jambes lourdes,

coupées par l’ascension, un vertige tout en haut comme se voir vivre tout à coup si près du ciel, j’étais saoule du trop grand poids de l’air en haut

comme étouffée par trop d’air, comme un poisson hors de l’eau, une petite fille hors de sa vie

je suis morte là-haut

je tourne en rond depuis

 

on est redescendu pourtant

l’escalier s’élargissait et j’aurais du reprendre pied dans la vie

le bateau est rentré au port sans moi

mon père m’a ramenée à la maison en me tenant par la main

je me souviens de la chaleur de cette main

du port à la maison silencieux

ma vie d’enfant, de petite fille légère, de femme même s’est brisée là en vagues sur l’éperon rocheux du phare au large

je navigue en terre depuis et je sais que ce phare me perd plus qu’il ne m’aide de sa lumière à retrouver mon chemin

si il est vrai qu’il attire les plus perdus, les lâche-t-il un jour après les avoir touché des ses bras lumineux

mon père savait-il que j’attacherais mon regard à ce point

que je m’attacherais à ses amarres autant, aussi longtemps

le sait-il ce qui s’est passé là-bas

connaît-il mes peines comme mes travers depuis, mes empêchements

je suis cette femme maintenant cette femme de l’empêchement

on dit et je le crois que certains arrivent à oublier

ce qu’ils ont devant les yeux

à chercher ce qui est juste devant eux
finissent même par le croire perdu tellement ils le cherchent

je pense aux regard de ces marins restés à terre après des années et des années, une vie entière consacrée à la mer

à leur regard vide comme grignoté, à leur oubli la mer est leur oubli

arriverais-je un jour à m’oublier à ce point que tout redeviendrait possible

la légèreté même

je me souviens de moi enfant

je me souviens avoir été cette petite fille aussi légère que le parfum des narcisses, toujours ailleurs, comme en avance sur les saisons

j’y retourne