ma petite actualité

mais combien de temps

dure vraiment l'actualité

aujourd'hui est un nouveau jour de plus

Juste vous dire la joie qui est la mienne, de voir ce texte, LA VIE À L'USAGE, être publié par les Éditions Lanskine, et la belle rencontre que cela suppose avec Catherine Tourné, que je remercie du fond du coeur

et si vous avez envie d'entendre un extrait de ce texte, filmé par Antonio Catarino, c'est ci-dessous : 

https://www.youtube.com/watch?v=7Za8p-AUWic

 

et puis une chose encore, j'aimerais profiter de cette fenêtre ''actualité'' pour remercier ici Sabine Huynh, pour le très bel article qu'elle a écrit sur mon travail : 

https://diacritik.com/2016/07/18/manuel-daull-mots-mis-bout-a-bout-en-eaux-durassiennes/

 

Les oiseaux, peut-être

de Manuel Daull

 

Une seule phrase : de 55 pages, sans début majuscule ni point final. Une seule phrase, au hasard : « je suis mieux (…) ici que dans ma chambre où l’horizon restreint ne s’oublie que la nuit, si je dormais ». Pierre Lorenz ouvre des livres au hasard et perd le sommeil dans un hôtel loin de la ville. On pressent que l’endroit deviendra autre chose, un sanatorium zweiguien ou une maison de repos, que Lorenz aura besoin de deux femmes pour retrouver ce qui manque aux hommes : l’usage des mots. Il y aura Orlane Dubois, qui regarde par la fenêtre les oiseaux de la forêt toute proche, et son double sexuel. Trois personnages Nouvelle Vague qui se contentent d’exister, égarés dans la salle à manger nouveau roman de l’hôtel. À force, les mots aussi se mettent à errer sur la page et menacent de se décrocher, on se souvient de la forme de l’écriture chez Selby. Plus tard il y aura un accident, on tentera peut-être de réduire les oiseaux au silence, mais au fond peu importe. Car c’est avant tout à une question de forme que répond Manuel Daull, et de mise en espace, loin des évidences du langage.

 

                                                                      Alban Lécuyer

 

Chronique parue dans la revue Dissonances n°20

 

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Extrait

( ... )

 

LES OISEAUX, PEUT-ÊTRE
LES FENÊTRES SONT GRANDES OUVERTES
LES OISEAUX SE DÉTACHENT DEHORS DANS LE CIEL

 

 

les mouvements ici sont plutôt lents et je n’ai que ça à faire — je regarde surtout à l’intérieur de la pièce

toutes les tables sont occupées des couples le plus souvent des couples de gens mariés
ils mangent sans se regarder

à peine s'ils se parlent

je n’ai jamais été marié — jamais non plus fait semblant de l’être, peut-être ces choses-là m’échappent-elles

l’hôtel est plein à cette période de l’année, tout le monde peut se voir mais personne ne se voit

les grands arbres au-dehors servent de nichoirs aux oiseaux, je crois savoir que certains se sont plaints de leurs cris à la tombée du jour, on parle même d’une expédition pour mettre bon ordre à cela, elle ne me voit pas, moi si

elle est presque déjà dehors tant son regard porte loin, tout près des arbres, elle ne se doute pas que je la regarde, je suis comme invisible ici puisque je ne parle à personne, personne ne se doute que je la regarde

 

j’aime attendre que la salle à manger lentement se vide, y rester seul, à ne rien attendre et je suis patient

elle se tient debout près d’une fenêtre, habillée comme hier, n’a rien changé à son apparence, chaque jour je me demande en quoi elle serait différente si elle changeait de vêtements

c’est déjà arrivé, il y a deux jours, elle portait une robe en tissu imprimé, des oiseaux peints à la japonaise, je ne sais pas si c’est une bonne description

elle est en jupe depuis hier, en jupe et en chemise de soie, peut- être une chemise d’homme, qu’elle ne boutonne pas jusqu’au col

 

 

IL A LE SENTIMENT QUE PERSONNE NE L’A REMARQUÉE, QU’ELLE N’ATTI- RE PAS L’ATTENTION PLUS QUE LUI

LUI, NE VOIT QU’ELLE DEPUIS SON ARRIVÉE, IL EST ARRIVÉ AVANT ELLE, QUELQUES JOURS, ET L’A IMMÉDIATEMENT REGARDÉ COMME ATTIRÉ, À NE PLUS POUVOIR RIEN FAIRE D’AUTRE

 

 

j’y passe tout mon temps et le temps des vacances prolongées est toujours plus lent, plus on est vieux

 

 

IL NE L’ATTENDAIT PAS, IL N’EST PAS VIEUX, IL N’ATTEND RIEN, PAS PLUS ICI QU’AILLEURS, IL N’ATTEND RIEN ET IL EST PATIENT DE L’ART DE NE RIEN ATTENDRE

LUI, PENSE NE PLUS RIEN ATTENDRE, IL N’A JAMAIS RIEN ATTENDU, C’EST PEUT-ÊTRE CE QUI LE TROUBLE EN ELLE, CETTE POSTURE DE SENTINELLE QUI NE VOIT RIEN VENIR, CHAQUE JOUR ELLE SE TIENT DEBOUT PRÈS DE LA MÊME FENÊTRE ET REGARDE AU LOIN

CHAQUE JOUR ELLE PICORE SON REPAS PUIS SE LÈVE ET S’APPROCHE DE LA FENÊTRE UNE FOIS SON REPAS AVALÉ, ELLE NE MANGE QUE DES LÉGUMES

DEUX FOIS PAR JOUR ELLE PREND SA PROPRE RELÈVE, TIENT SON POSTE JUSQU’AU MOMENT OÙ LA SALLE À MANGER EST TOTALEMENT VIDE LUI, ELLE NE LE VOIT PAS OU FAIT SEMBLANT DE NE PAS LE VOIR, IL QUITTE TOUJOURS LA SALLE AVANT ELLE, COMME LUI PERMETTRE D’ALLER FAIRE SON TOUR PARMI LES GRANDS ARBRES, COMME SI ELLE N’OSAIT SORTIR TANT QU’IL Y A ENCORE QUELQU’UN DANS LA SALLE

LE SOIR IL NE L’ENTEND JAMAIS RENTRER, SA CHAMBRE À ELLE EST CONTRE LA SIENNE, C’EST UN HASARD QUI LES A SITUÉS SI PRÈS L’UN DE L’AUTRE SANS LE SAVOIR, LE COUPLE QUI OCCUPAIT LA CHAMBRE D’À CÔTÉ EST PARTI QUELQUES JOURS APRÈS SON ARRIVÉE À LUI, QUELQUES JOURS RESTÉE VIDE AVANT SON ARRIVÉE À ELLE, QUELQUES JOURS OÙ IL AVAIT L’IMPRESSION DE LES ENTENDRE ENCORE, COMME LE BRUIT DES VAGUES SUR LA GRÈVE QUE L’ON ENTEND LE SOIR À L’INTÉRIEUR DES TERRES APRÈS AVOIR PASSÉ UNE JOURNÉE À LA PLAGE

IL LES ENTENDAIT ENCORE FAIRE L’AMOUR DANS LA CHAMBRE À CÔTÉ DE LA SIENNE, MÊME VIDE, ELLE ÉTAIT ENCORE HABITÉE DE LEUR PRÉSENCE À L’AMOUR, LEURS CHUCHOTEMENTS MÊME, LUI, AVAIT LA TÊTE PLEINE DE LEURS CARESSES À EUX, COMME SUR SON CORPS

IL N’ÉTAIT PAS VOYEUR, JUSTE À L’ÉCOUTE, TOUT LE MONDE DORMAIT LES

FENÊTRES OUVERTES EN RAISON DE LA CHALEUR QUI NE RETOMBAIT QUE TARD DANS LA NUIT, DANS LA FATIGUE DES CORPS

LES BRUITS DE L’HÔTEL RYTHMAIENT AINSI LES JOURNÉES, LES OISEAUX, LE BRUIT DES CORPS ENTREMÊLÉS, LES CAUCHEMARS DE CERTAINS DES CRIS DANS LA NUIT, POUR LESQUELS PERSONNE NE SE LEVAIT LA VIE NOCTURNE AUSSI DANS LA FORÊT RENDUE PLUS PROCHE PAR L’OBSCURITÉ 

 

                                                                                                                                       ( ... )

Présentation de Les oiseaux, peut-être
Éditions Cambourakis, août 2010, 64 pages, 8€, ISBN : 978-2-916589-53-4

Un homme, deux femmes, la salle à manger d'un hôtel perdu, des fenêtres qui donnent sur la forêt, le bruit des oiseaux. Des regards, loin de l'agitation du monde, des mouvements lents, des échanges sans fioritures.
De cet univers épuré – personnages à peine esquissés et décor réduit à l'essentiel- , l'écrivain Manuel Daull, que l'on connaissait jusqu'alors pour ses textes poétiques, fait émerger, dans ce premier roman, le monde sensible par un travail d'écriture singulier. À la manière d'un kaléidoscope, ce roman déplie l'espace et propose des horizons mobiles pour conter la difficulté d'habiter le monde : paysages intérieurs et silencieux, cimes des arbres, sentiers sombres et nuages filants, reflets à l'infini et désirs triangulaires.
Le narrateur, Pierre Lorenz – affecté de narcolepsie et tombant dans un sommeil profond à la moindre surprise - regarde intensément Orlane Dubois, une femme aux postures de sentinelle tournée vers les bois à l'entour, venue s'oublier dans cet hôtel sur les injonctions de son mari, après un accident dont on ne nous dira rien. 
pour Lorenz, elle sera alors son horizon mouvant, comme à la pointe du phare, ses reflets d'argent, sa profondeur et l'obscurité qui y règne, un gouffre à se perdre qui l'attire.
En miroir à ce regard, il y a Mathilde Léger, arrivée avant lui, qui elle, regarde Lorenz qui regarde Orlane. S'offrant à lui, elle l'oblige à apprivoiser sa peur et à trouver le langage singulier pour rencontrer cette femme qui n'a comme refuge que le recours aux forêts.
...je suis comme vous dit-elle, je regarde surtout à l'intérieur de la pièce, ce ne sont ni les oiseaux dans les grands arbres, ni ce qui se passe dans la vallée, qui m'intéressent, ce qui m'intéresse se résume pour l'instant à votre attente, et j'aime les oiseaux pourtant, les grands arbres aussi
Un premier roman à l'atmosphère envoûtante dont la fin prend les atours flous du conditionnel pour dire la fragile possibilité de retrouver une présence au monde.

 

Pascaline Mangin

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