ma petite actualité

mais combien de temps

dure vraiment l'actualité

aujourd'hui est un nouveau jour de plus

Juste vous dire la joie qui est la mienne, de voir ce texte, LA VIE À L'USAGE, être publié par les Éditions Lanskine, et la belle rencontre que cela suppose avec Catherine Tourné, que je remercie du fond du coeur

et si vous avez envie d'entendre un extrait de ce texte, filmé par Antonio Catarino, c'est ci-dessous : 

https://www.youtube.com/watch?v=7Za8p-AUWic

 

et puis une chose encore, j'aimerais profiter de cette fenêtre ''actualité'' pour remercier ici Sabine Huynh, pour le très bel article qu'elle a écrit sur mon travail : 

https://diacritik.com/2016/07/18/manuel-daull-mots-mis-bout-a-bout-en-eaux-durassiennes/

Traversée / Le Vide est une Boite / 2013

Le Vide est une Boite, est un texte qui accompagne les photographies de Stéphan Girard autour du suivi de chantier de la Cité des Arts à Besançon / l'éditions comporte sous blister aussi le travail photographique de Nicolas Waltefaugle ainsi qu'un texte de Thierry Boucton l'accompagnant / Éditions du F.R.A.C. de Franche-Comté

Photographies, tous droits réservés Stéphan Girard

LE VIDE EST UNE BOITE

 

             il m'est déjà arrivé de réfléchir à ma vie comme une déambulation sur un sentier balisé par des arrêts sur image comme on en rencontres parfois dans les reportages télévisuels — une sorte de petit film de sa propre vie où les événements les plus marquant, apparaîtraient sous la forme de photographies tirées sur verre — distantes les unes des autres par la chronologie séparant chaque événement — le tout formant un portrait, qui dans cette globalité d'images superposées, serait d'une abstraction totale pour celui qui se placerait ainsi au début ou à la fin de ce sentier — la superposition des plaques de verre ne permettant plus ou presque plus à la lumière de les traverser, alors que prises séparément, ou dans un agrégat de quelques une seulement, l'image composée, même complexe, même abstraite, de cette somme composerait une image nouvelle — je crois que cette métaphore vaut aussi si l'on choisi l'idée d'une boite dans laquelle prendrait place ces mêmes événements transparents — chaque plaque étant alors seulement une représentation, une trace de ces événements — la totalité de ces plaques, la boite même, cette densité d'événements ne serait finalement qu'une interprétation de cette vie, la mienne, la vôtre, de toutes les vies mais différentes — une autre vie — je ne sais pourquoi cette mise en strates me fait-elle penser au Grand Verre de Marcel Duchamp — cette façon d'inscrire dans la transparence quelques traversées improbables assurément — de provoquer des rencontres que l'on sait inconcevables, ou quelque chose de cet ordre-là — peut-être est-ce juste parce que cet oeil-là ne traverse pas justement comme le commun pourrait le faire, ou tenter de le faire — il ne traverse pas, il s'enfonce — d'autres attendraient une forme de reportage, mais moi je ne cherche pas que l'on m'aide à définir les choses — je recherche juste une évocation — j'espère juste des rencontres fortuites rendues possibles par l'aller/retour constant de cet oeil perforant le réel — un peu comme la vision traversante que nous proposait Gordon Mata Clark, de cet immeuble parisien, avant sa destruction — sauf que là, l'oeil dont je parle, s'enfonce dans la construction-même, en traversant les matériaux — un carottage en règle — nous emmène avec lui dans le tunnel ainsi crée par la foreuse photographique — au coeur de cet espace encore nu, cette boite toute remplie de vide, d'absence — longtemps je me suis senti entouré, envahi d'absence — oppressé, comme tout rempli du vide crée par l'absence — presque à m'en sentir lourdement paré, immobilisé par tout ce poids — ça, tant que je n'avais pas compris à quel point l'absence faisait partie de mon trajet de vie, l'habillait, le décorait mieux qu'une tentative de décoration intérieure aurait pu le faire — compris combien j'allais en être accompagné, tout habillé d'absence été comme hivers en toute saisons d'ailleurs — compris combien l'absence allait être un prisme de lecture du monde, une entrée possible dans le monde et moyen d'appréhender les événements qui le composent — mon réel est plein de creux — de trous — de failles — de grottes — de gouffres s'enfonçant dans la terre — d'abîmes se perdant en mer (même si mon environnement n'est guère marin) — de béances obscures et de vides dans lesquels je ne fais que tomber — au point qu'une sorte de dichotomie comme une fracture, s'est ainsi formulée dans mon petit imaginaire — il y aurait ainsi de façon simpliste, le vide et ce qui l'entoure (et non pas le vide et le plein, comme trop évidemment et faussement contradictoires, parce qu'il n'y a aucune contradiction dans cette affirmation, plutôt la même chose sensible à deux état différents, et susceptibles pourtant de la même présence) — pas le vide et le plein n'en déplaise à Cheng ou Bouvier, non — pendant longtemps ça a été ainsi, une mesure contenu/contenant, ainsi qu'une lecture intérieur/extérieur du monde, comme seule prise sur ce dernier — et finalement, il y a quelques années j'ai accepté je crois ce pont entre le monde et moi dont le trait d'union serait l'absence — accepté que mon corps soit ce contenant rempli de vide aux profondeurs abyssales, mais pleinement en lien avec les environnements dans lesquels j'allais évoluer ou que j'aurais à traverser — je dis souvent que le vide est une boite dans une boite, le vide de mon corps, cette boite-là est poreuse, comme mon corps lui aussi est poreux,  comme respirant s'il on parlait d'architecture, mais on ne fait que ça non — voyez-vous ce que je tente de vous dire,  on ne parle que d'architecture ici non, comme faisant résonner cette phrase — comme mettant en lumière ces images — parce que la photographie a ce pouvoir là aussi de faire résonner l'absence — presque une définition pour moi d'ailleurs — cette chose montrée sur laquelle on se focalise, qui n'a de sens que lorsqu'elle porte la faiblesse de son incomplétude, je devrais dire l'humilité plutôt que faiblesse, sa pauvreté en somme — son humilité,  ce qu'elle ne montre pas naturellement,  mais qu'elle signifie peut-être tout de même — ce qu'elle inspire — le vide est inspirant — c'est pour cela que j'aime tant ces photographies du peu — elle me mettent en route, font de moi un marcheur, un spéléologue, un plongeur — elles ne sont pas traces seulement ou reportage de quelques architectures que ce soit — elles en forment le rayon de lumière  projetée sur un écran de cinéma, cette poussière tout en suspension d'un film que nous-même réalisons — un film qui débuterait par un plan fait de petits passages de nos vies comme à raz de terre — de l'ombre à la lumière il n'y a qu'un pas (et inversement pareil) dans nos vies souterraines, quand elles le sont, et elles le sont — quelque soit l'imaginaire projeté — les images même, mentales ou réelle de ces architectures-là nous guident toujours à chercher la lumière, cette même lumière tout au long de notre vie — de cette traversée avec ou sans escale — quelque soit le théâtre de cette projection — quelque soit l'architecture qui les abrite, c'est un tunnel toujours, où l'on vient s'éprouver — je me souviens de mes jeux de cache-cache dans ce fort non loin de la cité d'origine — ce fort qui aurait du être un point de vue de part sa position  au sommet d'une colline, une sorte de phare, et pourtant dans lequel nous nous enfoncions, enfants de quartier, pour jouer à nous faire peur, une gigantesque partie de cache-cache par équipe qui pouvait durer des heures, où la règle du jeux à priori est de chercher l'autre, alors qu'en fait il ne s'agit pas de ça, juste de se trouver soi — de vivre l'espace oppressant comme une expérience loin de la lumière — loin d'une vue extérieure — une expérience de l'intériorité où ce que l'on cherche, même si l'on ne le sait pas encore, c'est avant tout à apprendre des choses sur soi — sur notre capacité à traverser, comme toujours — nos vies souterraines, je pourrais dire intérieures de la même façon, la même chose, la même plongée, n'en finissent pas je crois de nous poursuivre — au gré des aléas — du hasard s'il existait, mais il n'y a pas de hasard n'est-ce pas — comme une course sans fin à l'intérieur de nous, réactivée parfois par des images qui ne sont pas les nôtres — il est loin pourtant ce fort dans ma mémoire et ces images-là en réactivent pourtant le vécu avec force — ce même vécu des profondeurs — à la relecture de ce que je viens de dire (je confonds toujours dire et écrire, le même geste pour moi), je perçois que je ne cesse de faire le grand écart dans ma vie entre de sombres paysages et d'autres éclatant de lumière — entre l'Obscur et la clarté, métaphore de ce qu'est la vie peut-être — à chaque pas mes foulées me guident de l'une à l'autre — comme avançant dans la nuit guidé par une constellation de points lumineux autant que par des ombres informes qui rognent les volumes et tronquent la perspective même de ces lieux — ces ombres qui inondent les murs ou plutôt qui semblent en dégouliner — mais le jour c'est aussi la nuit pour moi — je crois aussi comprendre que j'ai peut-être un soucis avec le réel, ou plutôt avec la représentation du réel quand elle renvoie à quelque chose d'immédiatement lisible — d'immédiatement identifiable, quelque chose qui semblerait alors nous dire c'est comme ça, ou qui aurait pour objet de répondre à des questions que nous ne nous sommes pas encore posées, ou pour mission de nous priver de l'expérience même d'une chose, tentant de nous la faire découvrir sans nous la faire vivre — je crois que l'idée de réel est pour moi définitivement liée à celle de perception, à celle d'une expérience sensible qui n'est possible que lorsque le réel échappe à ma compréhension immédiate — alors la représentation s'efface, l'abstraction gagne peu a peu du terrain, l'ombre opère avec la plus grande clarté, pareil,  comme une forme d'aveuglement ou ce qui est : EST, mais ne se donne pas — cette abstraction-là me permet de me trouver en paix, parce que les signes qui la compose sont minimaux et ne me noient pas d'informations toutes faîtes, ne me submergent pas — une forme de transparence s'impose  dans la superposition des couches, fait émerger une image qui alors s'y forme, ouvrant à son tour sur d'autres images — mais le piège avec l'image c'est peut-être qu'elle referme les possibles plus qu'elle ne les ouvre — qu'elle arrête — qu'elle met fin à un processus de mise au travail de l'esprit — qu'elle vient répondre en quelque sorte à des questions plutôt que d'en poser — le réel dans ce qu'il est admis comme tel, m'impose ça aussi — il clôt — il ferme, il enferme — il est une boite qui n'est en rien réflexion mais constat et si ma vie oscille entre obscurité et éblouissante lumière c'est avant tout pour l'absence de vision immédiate que cela suppose — un grand écart permanent entre aveuglement et éblouissement — peut-être parce que paradoxalement parlant, je crois pourtant à l'idée d'une vision née de l'obscurité, comme d'une brûlure de la lumière — une vision né de la non vision en quelque sorte, ou de la perte de la vision de ce qui est — comme je le disais, ce qui est : EST, et constitue le réel établissant le fait que finalement tout est réel, ce que je ressens, pense, fais, rêve, ce dont j'ai conscience ou non — rien dans notre perception n'échappe au réel — pourtant cette emprise du réel ne nous rend pas voyant pour autant, le voyant est le poète disait-on, celui qui d'une vision singulière du réel, nous propose une expérience partageable — née d'une expérience aveugle mais sensible, qu'elle soit visuelle ou non — d'une expérience artistique dans ce qu'elle met en route de cheminement — une déambulation — une forme de transmutation si ce métalangage-là n'appelait pas un registre trop étriqué, au seul usage de la transformation du plomb en or, avec ou sans Nicolas Flamel, notre or serait alors le réel transmué au travers d'une vision,  une traversée qui mène à la lumière

 

 

je crois que souvent l'architecture en construction est une boite vide toute rempli d'absence, encore, à laquelle sa fonction, et ceux qu'elle accueillera donneront tout son sens — je ne sais pourquoi, mais je pense enfin aux certificats délivrés par Yves Klein, et qui concernaient la vente de zone de sensibilité picturale immatérielle — Duchamp avant lui avait parlé d'inframince — peut-être ne parle-t-on depuis le départ que d'un matériau sans lequel rien ne se construit — lorsque l'on demande aux gens qu'est-ce qu'il resterait si de notre monde on retirait, les hommes, les animaux, les océans, la terre dans sa totalité, la lune, le soleil, le système solaire dans sa totalité etc…etc…alors les gens répondent, il ne resterait rien, ou au mieux répondent il resterait  le vide, mais jamais ils ne répondent il resterait l'espace, et pourtant — le matériau ainsi révélé ici, dont on fait l'exploration grâce à la photographie, serait donc le vide, ou l'espace c'est selon — mais le vide seul est déjà une boite dans une boite — une boite vide toute entourée de vide, n'est-ce pas — l'espace en somme

 

Notes :

 

Marcel Duchamp, Le Grand Verre, Philadelphie 1926.

 

 

Yves Klein, Le Vide, Galerie Iris Clert, Paris 1958 ainsi que les différentes cessions de Zone de Sensibilité Picturale Immatérielle, réalisées à partir de 1958.

 

 

Gordon Matta Clark, Conical Intersection, rue Beaubourg, biennale de Paris 1975