ma petite actualité

mais combien de temps

dure vraiment l'actualité

aujourd'hui est un nouveau jour de plus

Juste vous dire la joie qui est la mienne, de voir ce texte, LA VIE À L'USAGE, être publié par les Éditions Lanskine, et la belle rencontre que cela suppose avec Catherine Tourné, que je remercie du fond du coeur

et si vous avez envie d'entendre un extrait de ce texte, filmé par Antonio Catarino, c'est ci-dessous : 

https://www.youtube.com/watch?v=7Za8p-AUWic

 

et puis une chose encore, j'aimerais profiter de cette fenêtre ''actualité'' pour remercier ici Sabine Huynh, pour le très bel article qu'elle a écrit sur mon travail : 

https://diacritik.com/2016/07/18/manuel-daull-mots-mis-bout-a-bout-en-eaux-durassiennes/

De quel Côté des Choses, sommes-nous / commencé en 2009

 

 

Extrait :

 

 

( ... )

"tout est faux, tout n’est qu’illusion" 

Ezra Pound

 

 

 

 

 

 

 

 

*

 

depuis un certain moment, que ce soit pour mon travail à la librairie ou pour mon travail d’écriture — je reçois comme beaucoup j’imagine une multitude de mails, arrivant du bout du monde ou de la rue d’à côté— il en est que j’attends avec impatience, des réponses, des nouvelles d’êtres chers, lointains — d’autres qui me surprennent tant j’ignore absolument tout de leurs émetteurs — je ne ferai pas ici la liste de tous ceux auxquels je ne prête aucune attention, publicitaires ou autres, pollution simplement de mon bureau virtuel installé nulle part — démarcheurs de toutes sortes — envahisseurs à l’opiniâtreté plus tenace encore que celle d’une secte en manque de fonds

 

j’ai ainsi reçu récemment, un mail dont l'absence de titre a retenu plus qu’à l’habitude mon attention — peut-être pour la madeleine qu’il représente à mes yeux, LES SENTINELLES, aussi pour l’intitulé de l’adresse qui accompagnait le tout, SAM BECK ET COMPAGNIE — sorte de grand écart à la fois intellectuel et physique que l’on m’obligeait à entreprendre, depuis longtemps on ne m’avait pas invité à penser une rencontre aussi improbable que celle de Beckett et de lady Pénélope — seul Christophe Fiat et ses héroïnes peut-être aurait pu m’y plonger,ManuelJoseph aussi,quelques aventuriers de TXT encore — peut-être avais- je jusqu’à présent les yeux pleins de merde mais il ne me semble pas en avoir raté beaucoup — même usant souvent d’une lecture très rapide, plus diagonale que diagonale si c’est possible, il ne me semble pas avoir raté ou ignoré un message d’une telle importance — même ceux assez énigmatique que je recevais de temps à autres d’un mystérieux Robe Blanche ne m’échappaient pas — là je crois que ce qui m’a immédiatement saisi c’est l’aspect brut de décoffrage du mail qui a retenu mon attention, pas d’objet, pas de mot d’adresse, pas de titre, pas de pièce-jointe comme c’est souvent le cas lorsqu’on m’adresse des textes en vue d’un avis ou de conseils — là rien, rien que le texte et tout de suite cette phrase qui pose le décor

 

 

“ALORS QUE LA DÉSESPÉRANCE PARTOUT DANS LE MONDE N’A JAMAIS ÉTÉ AUSSI FORTE”

 

 

qui pose le décor d’un théâtre dans le quel j’ai ma part de responsabilité — je ne sais pas pourquoi j’ai été saisi — je me suis senti plus que concerné, peut-être coupable de la routine dans laquelle j’ai installé ma vie — en raison peut-être de l’environnement privilégié dans lequel j’évolue {je pourrais dire grâce aussi} je crois être plus que d’autres attentif à l’actualité, à ce qui fait le monde dans lequel nous sommes, conscient de ses fonctionnements comme de ses dérèglements {si tant est qu’il y ait des règles}, ses enjeux, ses zones de frottements ou au contraire des territoires flous qui le constituent aussi, cette tectonique des plaques du pouvoir, sa gestion, ses fondamentaux et les dialectiques qui le justifient ou celles qui le contestent, parfois le combattent, conscient de mes manques, de mes errements, de mes ignorances nombreuses de certaines pièces de puzzle surtout — mais suffisamment intéressé en revanche par ce qui est de la chose pensée, pour pouvoir dire là, à l’amorce de cette lecture-là — qu’il y avait dans ce texte une pensée inventive, s’inscrivant dans aucun discours lu, entendu, répété aujourd’hui — j’ai plongé dedans — dans ces quelques lignes constituant à n’en pas douter le début d’un texte plus important — je l’ai lu et relu — pesé chaque mots, autant sa teneur que son style, son argumentation — essayant d’y voir un visage, ou plutôt tentant d’associer une typologie de personne à la voix qui venait résonner là chez moi au beau milieu de ma petite installation d’écriture portative — cherchant dans mes proches d’abord, dans mes connaissances plus ou moins lointaines, celui ou celle qui venait de déposer une bombe à retardement sur mon bureau — celui ou celle qui tenait dans sa main un détonateur capable de bouleverser à ce point ma vie

j’ai eu beau chercher, faire le tour des activistes locaux reconnus ou faisant posture — épluché la liste habituelle des mailings que la librairie adresse à nos clients — je n’ai rien trouvé

 

—————————————————————

De: sambecketcompagnie@hotmail.com

Objet:

Date: __ __ _ _ 2009 23:23:00 GMT+01:00

À: entre2m.ed@free.fr 

—————————————————————

 

 

 

Alors que la désespérance partout dans le monde n’a jamais été aussi forte, que la faillite d’un système se fait de jour en jour plus en plus grande, que des millions d’individus vivent dans des conditions que l’on ne souhaiterait pas au dernier des chiens errants, que des signes de plus en plus sourds résonnent au nord comme au sud, je ne sais pas pourquoi mais il me semble que le temps est venu d’espérer.

 

Je ne fais parti d’aucun mouvement politique, d’aucune association de personnes réfléchissant à l’avenir du monde, d’aucune confrérie, d’aucune communauté de pensée, ce que je souhaite exprimer ici, des centaines de personnes, des milliers peut-être autour de moi, dans les rues de ma ville, ou ailleurs pourraient le formuler. Je tiens à cette précision, à nommer ce que le capitalisme depuis son invention a réussi à créer dont je suis comme tant d’autre le fruit, cet individualisme de fait qui n’est pas le résultat d’un choix de vie, mais la simple conséquence de ce que le système à réussi à détruire de lien social et qui va en s’accélérant, j’y reviendrai.

 

Il me semblait juste important de situer d'où cette parole s’exprime, elle est ma voix mais pourrait être celle de tant de personnes, dont le cheminement, le vécu, ressembleraient au mien, ou pas. Elle, cette voix, se fait entendre dans la solitude d’un acte isolé et c’est ce qui fera sa force, terminé le temps des utopies communautaires, des mouvements de masse même si l’actualité semble me contredire, l'insurrection qui vient nous dit-on, sera le fait d’individus isolés, sans lien les uns avec les autres, issus de lieux, de milieux, d’éducations de constructions de classes d’âge, aussi différents qu’il existe d’individus. Si j’insiste sur ce point, c’est que j’ai cette conviction qu’il ne faut pas aller à contre courant d’une tendance, mais profiter de son mouvement, s’y fondre, se laisser porter par l’énergie qu’elle suppose, en un mot il ne faut pas se laisser envahir par la nostalgie des grands mouvements sociaux, des grands rassemblements de pensée ( notre monde se caractérise justement par l’absence de pensée, par l’incapacité d’être voyant dans le temps, par l’absence de projet et leur inscription dans le long terme, par la faillite de l’idée structure et celle d’éducation des masses, ou même de transmission ) ne pas regretter donc cet individualisme qui morcelle le paysage humain et qui annihilent toutes forces collectives. 

 

Il faut s’en louer mes amis, se féliciter de la liberté que cela nous donne d’agir, se renforcer de l’invisibilité que cela nous procure et prendre le temps de formuler nos exigences, savoir aussi que si nous tombons, nous tombons seuls et ce n’est donc pas un mouvement entier qui se trouve décapité mais une part infime de ce qui est en route. La révolution qui s'amorce est en ce sens historique, elle est l’expression d’une somme incontrôlable d’individualités, ce que personne ne nomme parce que cette révolution n’a pas un seul visage mais des centaines, des milliers, des millions de visages, et qu’en se sens elle dépasse en nombre la répression qui pourrait l’endiguer. C’est une vague qui se met en route, un fleuve qui quitte son lit et qui noiera tous ceux qui tenteront de l’arrêter.

 

Souvenez-vous des causes justes, des forces qui se sont levées pour mettre fin à la colonisation, l’invention de la guérilla a changé la face du monde, et continue d’ailleurs de le faire, aucune armée au monde n’est capable de contenir la volonté d’une population consciente de ses injustices vécues, les russes ont du quitter l'Afghanistan, les américains et les forces de la coalition s’apprêtent à faire de même en Irak, et les exemples sont nombreux.

 

Je vous parle d’une forme de guérilla nouvelle qui nous offre des perspectives jusqu’ici impensables, et cette expression né du système le mettra à genoux si et seulement si elle ne va pas contre, mais choisira de l’accompagner dans sa chute, car la révolution dont je vous parle est avant tout intellectuelle, elle est cette prise de conscience qu’il ne faut pas réagir, mais justement que notre action doit prendre la forme d’une non-action, car lutter ou combattre c’est encore participer au système, l’appel que je lance ici est d’une autre nature, je vous demande d’entrer dans une forme de résistance passive, de réfléchir à tous les moyens que vous pouvez mettre en place pour ralentir la folie dans laquelle nous sommes engagés, la freiner non pas par les armes mais par notre non-participation.

Le sabotage ou le terrorisme n’est en aucun cas envisageable dans la prise de position que je souhaite vous voir prendre, l’énergie qu’ils réclament, les moyens, la réponse sécuritaire qu’ils engendrent participent et renforcent le système, c’est une voie sans issue, la violence engendre la violence et ce type de lutte entraîne la répression, lui donne une légitimité.

 

Mais c’est bien de légitimité dont il est question ici, je ne suis pas anti quoi que ce soit à-priori, juste susceptible à faire valoir nos droits les plus élémentaires, fidèle en ce sens à la maxime de Thoreau, quand la loi est mauvaise doit on respecter la loi, bien des fonctionnaires de Vichy ne se sont pas posé la question, ils l’auraient fait l’histoire n’aurait peut-être pas eu ces conséquence, je respecte pourtant l’expression du peuple qui s’est faite jour aux dernières élections, mais ne peut me suffire de raisonner à l’échelle de notre petit pays.

 

Je crois qu’un décalage inacceptable est en train de se produire, un fossé qu’il sera bientôt impossible de franchir, tant les promesses de campagne s’éloignent de la réalité qui les rend caduques à l’instant même de leur oralisation, tant il est advenu que la démagogie se montre de plus en plus grande quand il s’agit d’obtenir le pouvoir à tout prix, et qu’en définitive le vote n’est plus l’expression d’un choix, mais d’un non-choix puisque la logique du tiers exclu a remplacé celle des projets qui seuls nous permettraient de choisir en âme et conscience.

 

Il n’y a qu’a regarder dans l’actualité les exemples qui s’accumulent de ces promesses non tenues, combien d’ouvriers voient leur outil de travail démantelé malgré les engagements de maintien qui leur avait été affirmés, combien d’entre eux ne retrouveront pas de travail en raison de cette crise bien prévisible, que personne n’a souhaité voir venir, au prétexte de ces millions qu’il fallait assurer d’abord aux actionnaires, cette crise est avant tout la faillite d’un système, un système qui tourne à vide, où il faut surproduire, ou il faut créer des besoins virtuels à une population, ou il faut qu’elle s’endette pour que cela fonctionne, ou l’on fait miroiter le progrès technologique comme seul accès au bonheur, demandez-vous de quel bonheur il s’agit et surtout à qui profite-t-il, de quel bonheur parle- t-on, ces mots de Paul Virilio nous le confirme tout progrès s’accompagne de sa perte, est-on capable de mesurer seulement l’étendue de nos pertes dans ce bonheur technologique dont on parle ici.

 

A la fin des années soixante, une personne de ma famille qui n’avait jamais travaillé de sa vie faisait ce commentaires à propos des évènements de 68 : mais de quoi se plaignent les ouvriers, bientôt ils auront tous un réfrigérateur et une voiture automobile, on touche là je crois les causes profondes de la crise actuelle, demandons nous depuis quand la consommation a remplacé les rêves en nos esprits, depuis quand on ne peut finalement aspirer qu’à l’achat d’un pavillon de banlieue, une automobile, une télévision, ou plus récemment, un téléphone portable, un mp3 ou 4, ou une connexion internet sans laquelle on a le sentiment désormais d’être déconnecté du monde réel, quelle est cette bascule opérée qui nous fait avancer en aveugle à ce point livrés aux chants des sirènes.

 

 

Quelle est cette logique qui voudrait que l’on ne peut rêver à rien d’autre qu’à des biens de consommation, qu’on ne peut aspirer qu’à des plans épargne ou à des plans de carrière, pire qu’à travailler justement, quand fera-t-on la différence entre travail et activité? Il y a tant de personne qui sont socialement actives et qui pourtant ne travaillent pas au sens d’un salaire qu’elles toucherait au vue de leurs activités. Toute cette force d’activité pourtant, sans que l’on parle de biens manufacturés, mais de services, d’altruisme ne mériterait-elle pas d’être reconnue pour ce qu’elle est, un travail à part entière, bien que souvent bénévole, ou de l’ordre de l’échange de bons procédés.

 

Que dire du travail encore dans la conception qui est la notre, admise, quand justement une nation n’est pas capable d’en fournir à chacun des individus qui la compose, quand cette nation a bradé son agriculture au cours du siècle précédent, laissant galoper cette mode de la production intensive au détriment des savoirs faire et de la qualité des produits, quand cette même nations a fait de même des outils de productions industriels entendons-là aussi les hommes qui vont avec, au profit d’une mécanisation, d’une robotisation des tâches qui laisse tant de gens sur le carreau, que dire de cela quant on sait que la productivité requise pour être concurrentiel est un concept inventé de toutes pièces pour augmenter les profits d’actionnaires qui n’ont jamais mis les pieds dans un atelier, sachant que là s’opère alors un déséquilibre que l’on ne cesse de payer depuis.

 

Car il est simple de comprendre le mécanisme déviant qui est engagé là, comprendre qu’il faut bien absorber ce qui est alors produit en plus grand nombre, plus vite, moins bien, ce qui entraîne une moindre longévité des produits, un besoin incessant de faire consommer, plus, plus souvent, que la consommation dans cette accélération s’ouvre forcément au crédit qui se développe, dégageant des masses monétaires fantômes, tant dans les poches de ceux qui s’endettent que dans les coffres des banques...

 

( ... )