ma petite actualité

mais combien de temps

dure vraiment l'actualité

aujourd'hui est un nouveau jour de plus

Juste vous dire la joie qui est la mienne, de voir ce texte, LA VIE À L'USAGE, être publié par les Éditions Lanskine, et la belle rencontre que cela suppose avec Catherine Tourné, que je remercie du fond du coeur

et si vous avez envie d'entendre un extrait de ce texte, filmé par Antonio Catarino, c'est ci-dessous : 

https://www.youtube.com/watch?v=7Za8p-AUWic

 

et puis une chose encore, j'aimerais profiter de cette fenêtre ''actualité'' pour remercier ici Sabine Huynh, pour le très bel article qu'elle a écrit sur mon travail : 

https://diacritik.com/2016/07/18/manuel-daull-mots-mis-bout-a-bout-en-eaux-durassiennes/

Un Monde Sans L(o)una / commencé en 2009

Extrait :

 

 

 

 

CERTAINEMENT

UN PEU AVANT,

OU PEUT-ÊTRE

APRÈS 

 

( ... )

*

ce que vous entendez-là, c’est le bruit de ma nuque sur le radiateur d’une chambre d’hôtel, la chambre d’un hôtel pour touristes d’un pays plus à l’est qu’à l’ordinaire, ça situe la scène, le lieu où débute le compte à rebours que j’entame ici dans le désordre, faisant de vous mes témoins ou juste des voyeurs

 

un hôtel plutôt bien d’ailleurs, presque un mois de salaire d’un professeur ici pour une nuit, pour cette nuit, tout ça et tant encore pour cette nuit qui est désormais la mienne pour l’éternité, cette nuit me met hors du monde ou presque, depuis longtemps je l’étais, hors du monde, hors de moi simplement, hors de ce corps de femme fatiguée, ce corps usé et pourtant suffisamment attirant pour en faire de belles images en technicolor, en faire avec, comme laissé à l’usage de, ce corps, de belles images en couleurs, fixes cette fois pour magazines people

 

peut-être ce bruit sourd de craquement, mieux que le craquement d’une branche, son lacher prise, de neige trop lourdement chargée, le craquement de mes os qui occasionne une lésion irréversible au niveau de la moelle épinière, me fait au contraire retrouver ce corps éloigné de sens, de moi, dans la surprise d’abord, dans le sommeil et le néant, dans le vide, un corps comme en flottement ensuite, dans le rien ou presque mais dans mon corps comme jamais habité, grâce à lui, grâce à ce geste, cette projection, un corps rendu à sa propriétaire

 

je l’avais depuis longtemps abandonné à l’usage des autres ce corps, combien de femmes ais-je été pour en arriver-là, combien de visages me connaissez-vous, combien de rôles, combien de temps à me laisser entraîner dans la dépossession, ma propre dépossession, acceptée, voulue tellement pour le strass et les paillettes, choisie en somme, à n’être plus rien qu’une image rétro-éclairée sur rodoïd, projetée déjà, ou sur papier glacé de magasines à la mode, des tabloïds à faire posture d’étoile, ce corps démembré, écartelé en permanence, tronqué, fardé fardeau c’est lourd le faux, abandonné à d’autres, le corps à l’envers, aux ordres

 

puise dans ton vécu ma chérie
pense à ton divorce, à tes enfants
fait jaillir cette fragilité pour laquelle on t’a choisie dépêche-toi la lumière change

 

combien de temps à n’entendre que ça, temps passé à apprendre ce que l’on souhaitait de moi, à apprendre la vie qu’on souhaitait pour moi aussi, la vie rêvée par d’autres que moi, pour moi, pour d’autres que moi, une dépossession, toute entière dépossédée une dépossession d’abord volontaire, croyant à ces conneries autour du don de soi, le sens du don et du partage, la vanité, à n’être plus rien on finit par avoir envie de mourir je crois, on souhaite que tout s’arrête, je crois que j’ai souhaité mourir sans vraiment en faire le choix, sans courage aussi, illuminée que j’étais par cette connerie de don de soi dans laquelle j’étais vraiment, dans laquelle je me suis perdue, à laquelle je croyais tant, je m’entends en parler autour de moi, j’entends ma voix rauque parler de ça, de cette perte nécessaire, acceptée, une sorte de sacrifice des idoles auquel mon éducation m’avait préparée je pense 

 

( ... )

 

( ... )

 

*

je suis cette femme, ici, comme autrefois dans sa vie de femme, ici sans y être vraiment, sans être vraiment quelque part, une femme qui cherche sa place, qui cherche encore sa place même ici, qui remonte le fil de ses pensées comme pour retrouver dans le temps le point de rupture qui l’a fait sortir de sa vie, qui remonte le fil de ses pensées comme le fil du temps, un voyage dans la lenteur, comme assise à contresens dans un train dont le cheminement ressemblerait à un décompte, le sait-on ce qui nous attend, la connaît-on la vie qui nous attend, qu’attend-on de la vie seulement, y-a-t-il un moment dans la vie où l’on peut se poser comme poser ses valises parce qu’on a les bras trop longs à force de les porter et sortir de l’attente, peut-être certains échappent-ils à l’attente, être dans autre chose que l’attente elle-même leur est donnée, offerte dès le départ sans qu’ils en aient conscience, même pas le sens du don, quelque chose d’acquis, moi je suis cette femme qui s’est constamment questionnée sur le sens de sa présence au monde, rien de donné, rien d’acquis, toujours dans le doute, inscrite par d’autres que moi dans une forme d’errance dont je ne suis jamais vraiment sortie, l’errance ce serait alors cette nécessité à inventer en permanence le territoire sur lequel on repose, pas de territoire préalable, pas d’inscription dans un paysage autre que celui dans lequel on tente de construire des châteaux de sable dont la fragilité apparaît un peu plus sous la chaleur du soleil au fur et à mesure que l’humidité les fuit, même dans l’amour d’un homme j’étais dans l’errance la plus totale, choisissant de donner de moi ce que je ne possédais pas, même sur le petit territoire de l’amour j’étais alors inconnue de moi, alors de l’autre, que donne-t-on de soi que l’on ne possède pas si ce n’est son corps comme véhicule du malentendu, j’étais cette femme hors d’elle, hors de sa vie parce sans histoire propre, qui s’est battue pour tenter de construire quelque chose avec un homme sans penser à construire ce qui lui était vital, comme oubliant de se nourrir, une plante en pot dans un sol trop aride et trop limité à terre, une femme à terre qui tenta toute sa vie de se tenir debout sans réussir même à se relever, portée parfois par l’amour de l’autre mais je n’avais pas conscience de l’appareillage nécessaire pour que mon corps tienne seul la verticalité à laquelle j’aspirais, j’ai aimé cet homme, j’ai aimé cet homme comme peut-être jamais une femme n’a aimé un homme, je l’ai aimé même dans ses faiblesses, dans ses peines et ses douleurs, aimé dans ses traumatismes, dans ses lourdeurs, dans ses absences de rêves, avec ses béquilles à ne voir qu’elles je l’ai aimé, dans ses souffrances, dans ses incapacités, dans ses leurres, je l’ai aimé pour cette volonté pareille à la mienne de se tenir debout le corps droit faisant face au vent, il aimait comme moi cette sensation du vent le tenant debout comme appuyé contre sans se rendre compte que l’immobilité lui était interdite tant l’équilibre de son corps vertical était précaire, je l’ai aimé parce qu’il partageait avec moi cette précarité, je voyais la sienne et j’étais tentée toujours de le protéger mais j’ignorais alors la mienne, je comprends plus que jamais je crois l’expression parlant de l’homme de sa vie, j’en sais maintenant la tragédie et la dépossession qui s’en suit, je suis cette femme pouvant dire qu’il n’est rien né de notre lit, une femme qui peut juste dire j’ai aimé, qui peut dire j’ai souffert, qui peut dire je suis morte 

 

( ... )