ma petite actualité

mais combien de temps

dure vraiment l'actualité

aujourd'hui est un nouveau jour de plus

Juste vous dire la joie qui est la mienne, de voir ce texte, LA VIE À L'USAGE, être publié par les Éditions Lanskine, et la belle rencontre que cela suppose avec Catherine Tourné, que je remercie du fond du coeur

et si vous avez envie d'entendre un extrait de ce texte, filmé par Antonio Catarino, c'est ci-dessous : 

https://www.youtube.com/watch?v=7Za8p-AUWic

 

et puis une chose encore, j'aimerais profiter de cette fenêtre ''actualité'' pour remercier ici Sabine Huynh, pour le très bel article qu'elle a écrit sur mon travail : 

https://diacritik.com/2016/07/18/manuel-daull-mots-mis-bout-a-bout-en-eaux-durassiennes/

Vie à l'usage / 1999 / repris en 2007

 Extrait :

 

( ... )

je prends le temps de vous écrire — quelques mots — quelques phrases, alors que je ne sais pas encore ce que je viens vous dire là, sur ce territoire de l'écriture — j'en suis habitué, commencer à écrire pour convoquer quelque chose dont j'ignore à peu près tout — que vous soyez le sujet de cette lettre ou non n'y change rien, je le sais — au début, au tout début — il y a juste l'envie de venir sur ce territoire-là — l'envie de vous écrire, à vous, quelques mots par bribes — des bribes de mots, comme en grappes qui vont peut-être s'organiser, dans une langue qui cherche sa voix à tous moments

 

je ne connais presque rien de vous — c'est sûrement  ce qui me donne cette liberté de m'adresser à vous — quelques papiers dans la presse — des interviews — des passages remarqués à la télévision française dans des émissions dites culturelles à défaut d'être littéraires — du moins pour celles où je vous ai écouté — c'est peut-être là le début, le vrai début de ce courrier — avant de vous lire vous avoir vu, venir parler d'un de vos livres — j'avais commencé à vous lire aussi, lors d'un passage à Lyon chez un ami — quelques lignes de vous avant de refermer le livre — quelques phrases prises hors contexte, je l'ouvre au hasard, je lis trois lignes, je le referme, je l'ouvre à

nouveau ailleurs, une autre page — je continue dit-il à ne pas lire, ou si peu, ou les encyclopédistes de temps en temps, jamais de roman — encore moins de littérature américaine — quelques poètes par-ci par-là — ne le prenez pas mal, je ne lis personne en particulier, ou c'est si rare depuis des années — tant de merdes, comme une overdose — des livres par milliers et si peu de littérature — des milliers de livres chez les libraires et tant de silence — je me suis usé les yeux à essayer de lire des livres sans voix, pour deux ou trois phrases que j'oublie quand elles me plaisent — je disais ça il y a peu encore pour un carnet de phrases — un peu Duras bien sûr, pour la force de cette voix, quelques autres qu'il n'est pas utile ici de citer, encore moins de convoquer

 

 

commencer seulement à vous lire, à Lyon — un tout petit peu — sûrement une histoire de contexte, l'écriture plus présente dans ma vie à ce moment-là que la lecture, mais vous n'y êtes pour rien, j'écrivais — pendant l'hiver, nous avions quitté la maison de ne plus pouvoir y être — la maladie de la femme nous a fait fuir le froid — le bois qu'il faut fendre avant de le porter jusqu'à la cheminée — que d'efforts pour qu'elle ait froid et puis les beaux transports de nos vies en mouvements — jamais passé autant de temps sur les routes, la belle autoroute l'hiver qui nous conduit / qui nous éloigne — les passages répétés à Lyon pour examens, pour traitements — la petite ville du Jura qui nous accueille mieux que des réfugiés — les amis à Lyon que l'on croise à défaut de les voir tellement on n'est pas à ce que l'on fait et puis l'écriture là au milieu comme un refuge — je ne vous ai pas lu parce que j'écrivais comme en survie — avec cette envie de sortir de la vie justement, ce besoin de distance — l'écriture de comme venir, comme une sortie hors du lieu — pas tellement un bilan — quelque chose comme poser des valises, avec ce sentiment que j'ai depuis toujours d'en trimballer partout sans espoir que ça s'arrête — oh arrêtez tout ! la voix au fond de la gorge comme étouffée et aucune ligne en vue à passer pour se dire qu'on sera en sécurité là-bas — pas de là-bas en dehors de ce territoire de l'écriture — d'un ailleurs même illusoire, juste pour tenir un peu, comme gagner du temps si c'est possible — comme venir-là pour y être nu si c'est pour y être nu que l'on y vient — nu, sans histoire, sans bagage, sans billet de train dans la poche, juste avec l'idée de vivre pleinement une attente — de vivre mieux cette attente que sa vie même

 

 

comme venir,

ici, et que ce soit la ville de cette chose, l’attente de l’autre, je suis assis après m’être promené deux heures avec la chienne pour reporter ce moment-là, à ne pas vouloir qu’il vienne trop vite, venir ici m’asseoir pour ça, pour n’être que cette attente — je l’attends

 

 

je vous écris tout ça dans un café — autre sortie hors du lieu dont j'ai besoin pour écrire — besoin du bruit — du mouvement — du regard — besoin aussi comme vous d'être distrait, d'être en plein dans la vie comme en partance, mieux que dans une gare en somme — comme chez moi dans le pire café possible, même celui où l’on m'interrompt, où l’on me demande ce que je fais, ce que j'écris, si je suis étudiant, où l’on ne me lâche pas, où je n'ai pas la paix — comme chez moi dans ce lieu de départ qui marque tant la limite intérieur/extérieur — à la fois au coeur de la vie et avec tant de distance — je suis là à vous écrire et me laisse distraire par Eurosport qui diffuse du ski, forcément c'est la saison je regarde les gens sortir de l’Hôtel-Dieu — les flics municipaux aussi qui mettent des P.V en face du café — des P.V pour stationnement interdit, 30 euros, comme ça, sans se rendre compte de ce que ça représente pour beaucoup, presque une journée de travail comme ça en deux griffes de stylo, sans scrupule

 

 

peut importe où, je suis dans ce café et vous relis — cette histoire de la vie à l'usage me plait bien — pour l'instant rien ne se précise vraiment, j'ai juste pris la décision de mêler du texte à ce courrier — je suis comme vous, pas intéressé à inventer —

je préfère opérer un couper/coller constant, comme parler de soi pour parler des autres — pour parler aux autres, ce que j'appelle de l'impersonnel si cela a un sens — écrire sa vie parfois à défaut de la vivre, comme un aveu — écrire la sienne comme toutes les vies, juste une histoire de voix — celle qui résonne, ici, n'est pas la mienne, plus la mienne déjà — toujours déjà-là cette voix, avant même l'écriture — pas de propriété de cette voix-là, celle-là comme toutes les autres — comme extérieure à soi dès qu'on la pose et qu'on la donne — un don pour la vie pourtant, que l'on ne vit pas — toutes ces voix qui se mêlent à la nôtre jusqu'à la recouvrir souvent, je ressens ce décalage et n’arrive pas à rester dans la description détachée — juste rester dans l’anecdote — pour l’anecdote — comme un besoin de la digression voire de la mauvaise foi — j’en parlais avec la femme — une mauvaise foi évidente — cultivée comme un art du discours, injustifiable pourtant — à en faire des tartines, j’aime bien

 ( ... )