ma petite actualité

mais combien de temps

dure vraiment l'actualité

aujourd'hui est un nouveau jour de plus

Juste vous dire la joie qui est la mienne, de voir ce texte, LA VIE À L'USAGE, être publié par les Éditions Lanskine, et la belle rencontre que cela suppose avec Catherine Tourné, que je remercie du fond du coeur

et si vous avez envie d'entendre un extrait de ce texte, filmé par Antonio Catarino, c'est ci-dessous : 

https://www.youtube.com/watch?v=7Za8p-AUWic

 

et puis une chose encore, j'aimerais profiter de cette fenêtre ''actualité'' pour remercier ici Sabine Huynh, pour le très bel article qu'elle a écrit sur mon travail : 

https://diacritik.com/2016/07/18/manuel-daull-mots-mis-bout-a-bout-en-eaux-durassiennes/

Vie Dépolie / 1994

                         

L'oubli. Quoi de pire. Une sauvegarde dans un ordinateur. Le rapport que V. entretenait avec sa machine le rassurait quand à sa mémoire. Quelque chose comme un voyage sur un disque dur. V. écrivait comme on prend le train, conservant ses billets pour unique preuve de ses déplacements, de son imagination. Il se laissait bercer par le ronron du wagon, par son mouvement, par le paysage qui défile. Sauf que là, il était immobile. C'était un passager clandestin de la vie, un oeil caméra qui se promène dans le bruit et le mouvement.

 

 

En fait, il écrivait seulement dans des lieux publics et depuis peu, seulement dans un café. un café comme véhicule de sa pensée. pour V. l'intérêt d'écrire résidait dans le passage du pluriel au singulier. des yeux, son oeil. Des lieux publics, ce café. Dans ce passage, il traversait le miroir de la vie. Forcément, le sens qu'il donnait à ce lieux, tenait au regard qu'il portait aux clients. Aux habituées surtout. Il passait de longues heures à les regarder, elles, qui après avoir consommé et discuté, s'en allaient. Elles passaient la porte et tournaient à droite en sortant. Toujours à droite, lui laissant penser qu'il n'existait pas d'autre chemin.

 

De son regard naissaient des phrases. De sa vision il faisait un idéal de mots. Des mots comme une matière qui lui appartenait en propre. des mots comme une griffure, comme des sillons jetés d'abord sur le papier, presque sans hasard. Une cicatrice qui refusait de s'effacer, qu'il ne pouvait s'empêcher de faire apparaître ensuite sur l'écran de sa machine. comme son regard, les mots voyageaient de ce café à son appartement. Finalement, un voyage de l'oeil à la main, à sens unique, puis de l'oeil à l'oeil. L'oeil qui fini par voir ce qu'il a vu, sur l'écran. Un drôle de transfert, de l'oeil à une autre mémoire, plus sûre. Transfert dont il aurait pu se passer, mais il idéalisait ce lieu, ce café. Etre là, assis au milieu des gens dans ce café, était synonyme d'écriture. Là, il se sentait bien. Mieux, il s'y sentait différent.

 

Il se consacrait à cette tache d'observateur durant toute la journée. il se faisait tout petit, une sorte de plante dans un coin, pas plus d'existence que le mobilier, les consommations ou la musique. Un prétexte. Juste présent. Il s'appliquait à les détailler sans les fixer. sans s'attirer leur curiosité. il en oubliait de manger. il ne les quittait pas des yeux, jusqu'au moment où elles e levaient et finissaient par tourner à droite. pour lui, il s'agissait d'une porte ouverte sur l'imaginaire. le voyage qu'elles entamaient, marquait le début de l'écriture. juste après leur départ, il prenait son stylo, une foule de chose en tête.

 

 Et l'histoire se répétait, de jour en jour, tous les jours. Sauf le dimanche, où il savait que le café restait fermé. sans destination, sans autre but, il attendait le lundi. Ce jour là pas de traces sur son carnet. Le temps défilait au rythme du disque dur de sa machine qui tournait dans le vide. il contemplait une matière de mots laissée à l'abandon sur l'écran. parfois, après s'être endormi un moment, il trouvait ses phrases sur l'écran, recouvertes de poissons rouges.

 

Le lundi, le regard reprenait ses droits. Elles étaient de retour. parfois elles apparaissaient et disparaissaient  plusieurs fois dans la journée. c'était pour V. un véritable bonheur que de les voir tourner à droite et commencer un itinéraire d'elles seules connu. Souvent il se demandait si elles continuaient à exister sitôt la porte franchie. Il n'en était pas certains. c'était devenu une mission que de continuer à les faire exister, un devoir auquel il ne pouvait se soustraire. il parsemait sa vie de ces traces des autres qu'il s'appropriait. Il puisait son passé dans le présent des gens. Peut-être parce qu'il n'avait pas de passé, parce que pas de mémoire.

 

Sa vie, il l'inventait au jour le jour, sans se poser plus de questions. il faisait tous les efforts possibles pour ne pas avoir d'autre identité que celle de celui qui écrit. V. était juste un homme qui regardait vivre de femmes. Il était une sorte de voyeur qui transformait la vie en mots. Il se consacrait à être ce passage du Il en Elles, du masculin singulier au féminin pluriel. Un alchimiste qui faisait du Il un pluriel d'espérances. Mais si l'espérance, est parfois féminin pluriel, la vie, elle, est singulière pour l'homme sans mémoire, sans autre trace pour V. que celle d'une sauvegarde dans une machine. Dans son genre, V. était un muet qui écrit. de la vie, il voyait des ombres, qu'il suivait à la trace. Mais le son n'a pas de mémoire s'il n'est une oreille pour l'écouter.

 

V. était ce son que promène avec lui le vent, attendant une oreille pour exister. Depuis longtemps il voyageait. En chemin s'étaient offertes à son regard beaucoup de larmes et de couleurs mêlées. Ni plus ni moins. Témoin, il était tributaire de la mémoire des autres. V. trouvait un équilibre dans ce mode de vie. Curieusement, lui qui nourrissait son regard de lumière, n'existait pas dans celui des autres. Il était le peintre d'une réalité qu'il se trouvait seul à vivre.

 

Si par hasard se passait une journée où elles ne se montraient pas, de ne pouvoir rien écrire, V. se croyait manchot. Pire que la faim au ventre, il se sentait vide de ce qui pour ses yeux avait la plus grande valeur. C'était pire qu'un dimanche. Il s'était fait aux dimanches, savait qu'ils revenaient une fois par semaine, qu'on ne pouvait rien contre cela. c'était beaucoup mais acceptable. l'insupportable, c'était leurs absences injustifiées. Ces journées là, passées seulement à consommer, par leur stérilité le faisait dépérir. heureusement ça ne durait pas. par miracle, elles finissaient toujours par réapparaître, et sitôt le virage effectué, sa main comme prise de fièvre se remettait en route.

 

Tout comme à leurs voyages, il imaginait beaucoup de scénarios possibles à leurs absences. En partance  pour de lointaines contrées. Alitées par des grippes aux noms barbares. Otages aux mains d'authentiques pirates. Tout renaissait sitôt leurs visages apparus. le regard immobile pour ne rien perdre, l'alchimie reprenait et portait à nouveau ses fruits. C'était un chroniqueur des temps modernes. il écrivait dans la durée. par la durée. Ecrivait sur des gens qu'il  ne connaissait pas, une vie qu'il ne voyait pas. il avait juste besoin de leurs contours, de leurs enveloppes qu'il préférait vides, de leurs formes molles et malléables, en deux mots d'une matière brut, par déformation professionnelle.

 

L'année était bien entamée et depuis des mois V. accumulait dans la mémoire de sa machine, les marques de ses visions. Il ne s'ennuyait pas, travaillait sans cesse et bientôt son éditeur recevrait son calendrier si particulier.

 

Le fait de pouvoir relire sur l'écran cette addition de mots, était pour V. le signe d'un futur anniversaire. C'était sa manière à lui de constater qu'il vieillissait. Ses anniversaire, c'était la parution d'un nouveau livre. la vie achevée d'une nouvelle histoire. Il n'avait pour âge qu'une poignée de doigts comme autant de livres qu'il avait écrit. A chaque lieu, son livre. cette phrase sans verbe résumait sa vie. Des lieux, il en avait connu quelques uns déjà. Magiques, certains s'étaient révélés, tout y était simple, et le temps, prisonnier de la facilité.

 

Depuis longtemps déjà il avait décidé d'écrire dans des lieux publics. Anonyme, il agissait en vampire, avec l'urgence pour maître d'oeuvre. Bandit des grands chemin, V. dépouillait ses victimes au coin de la vie, enfin il leur substituait une vie par lui seul décidée. maître du monde et de gens, il n'avait pour seule considération envers les humains, que la matière à écrire qu'il pouvait en tirer. savant fou, l'humanité lui apparaissait comme des rats de laboratoire. Anthropophage du genre humain, de cette démarche, V. avait fait sa vie, en dehors de la vie. Ses seuls attouchements au réel, il les réservait au clavier de sa machine. de cette fausse mémoire il faisait des livres. Tenir dans la durée relevait de la performance. Il en avait usé des crayons à inventer la vie des autres. A la rêver de plusieurs couleurs.

 

 Il pourrait bientôt déménager pour une autre destination. pouvoir choisir ses lieux d'écriture, c'était sa liberté. Parler d'autre chose, un projet de plus. Maintenant, il lui tardait de changer à nouveau de vie.

 

V. avait le sentiment d'avoir épuisé la matière de cette espace de vie. et puis des signes apparaissaient. des signes dont il se méfiait. Les serveurs depuis peu l'appelaient familièrement. Des clients lui posaient des questions sur ce qu'il écrivait. Il détestait cela. détestait d'avoir à parler de l'écriture. Tout lui laissait penser qu'il appartenait maintenant aux habitués de ce café. Appartenir. ce sentiment de laisser des traces en dehors de l'écriture le dérangeait profondément.

 

Et puis, il y avait autre chose. Les femmes qu'il s'appliquait d'écrire commençaient elles aussi à faire attention. Au début il n'en eut que l'intuition. le hasard faisait que leurs regards se croisaient plus souvent. Et puis ça ne pouvait être seulement que l'action du hasard. Bientôt, il eut même l'impression qu'elles le regardaient...

C'était une sensation que V. ne connaissait pas. Qu'il découvrait, désagréable. Il s'en trouvait gêné. Il mit cela sur le compte de la fatigue, se disant que ce n'était rien, que cette impression de regard réciproque n'était qu'une vue enjouée de son esprit.

Il eut des doutes, surtout le jour où l'une d'entre-elles, après l'avoir regardé, traversa toute la salle et lui demanda du feu. C'en était trop. Pourquoi à lui. Après tout il n'était pas le seul fumeur de la salle. sur le coup il en aurait arrêté de fumer, tant il se sentit mal à l'aise. Elle n'avait pourtant dit que cinq mots. mais quels mots. surtout pour celui qui ne vit que par les mots. C'était insupportable.

 

 Après leur départ ce soir là, il ne put écrire que les cinq mots qu'elle avait prononcé. Il ne put dormir de la nuit, une angoisse au ventre qui ne le quitta pas jusqu'au lendemain. Jusqu'à ce qu'il retourne au café, qu'il s'y installe et s'aperçoive avec soulagement  qu'elles n'étaient pas encore là. son angoisse se dissipa, mais pas totalement. Il espérait que la journée vienne infirmer ce qui ne pouvait être qu'un malentendu. en attendant leur arrivée, il relisait ses dernières notes sur son carnet à mots.

Enfin, elles arrivèrent. pour conjurer le sort, V. baissa la tête à leur entrée. il les entendit saluer l'assemblée et attendit qu'elles se soient assises pour relever la tête. Il évalua le temps que cela prendrait mentalement. Il releva les yeux et replongea aussitôt vers le carnet qui lui servait d'alibi. Elles avaient le visage tourné en sa direction. Il se sentit épié, volé, déshabillé, ridiculeusement nu; Heureusement, l'installation à une table voisine d'un géant coupa pour un temps leur champ de vision et le protégea. il ne comprenait pas ce qui se passait et ne connaissait qu'une envie. FUIR. Cela faisait beaucoup de paramètres nouveaux pour V., trop. et le sursis ne dura pas. Le géant vida rapidement son verre, encore une fois trop, et partit.

V. se trouva à nouveau à découvert. Il tenta un regard en leur direction et les vit se parler à l'oreille, sans le quitter des yeux.

 

Il croyait vraiment toucher le fond, mais son enfer ne faisait que commencer. il s'employa à regarder dans une direction opposée, mais ne trouva nulle part où poser son regard. Tout le monde l'observait. Terrible. Peut-être avaient-ils tous compris ce qu'il faisait dans ce bar. Il se sentait démasqué et la boule qu'il avait dans le ventre ne cessait de grossir. Il ne voyait pas de solution à cette situation. V. était pris au piège comme un vulgaire rat de laboratoire. Il faisait la difficile expérience du regard des autres.

 

 V. ne pouvait que fuir. Il se leva et courut presque vers la sortie, se heurtant aux gens. Il passa la porte accompagné d'un éclat de rire général qui résonna longtemps dans ses oreilles alors qu'il courait seul dans les rues. il s'engouffra comme un demeuré dans le hall de son immeuble, monta les marches quatre à quatre, dégaina ses clefs et s'effondra une fois la porte refermée. Il transpirait comme au sortir d'un cauchemar. Pour se rassurer, il alla vite dans la pièce de la machine qu'il n'arrêtait jamais. Ce qui le rassurait toujours, c'était la vision des poissons rouges qui se partageaient l'écran. Au moment où V. s'asseyait à son clavier, dehors un orage éclatait. Rapidement après quelques gouttes, un éclair illumina la nuit et sans que l'on puisse l'expliquer scientifiquement, l'écran de la machine implosa et diffusa en sa direction des myriades d'étoiles de verre. La poussière abrasive l'atteignant au visage, lui balaya les yeux, le faisant passer le temps d'un souffle du monde du regard à la vie dépolie.